Je me couche. Comme Stéphanie et moi, on est rentrées tard
de notre marche nocturne à Bordeaux, tout le reste a décalé: l’écriture de 6/5
et la rédaction du blogue. J’ai fini ça passé 4 heures du mat’. Je sens que ma
journée s’enligne pour être toffe.
8h. Rue Édouard-Mayaudon. Bordeaux.
J’avais évidemment demandé à ma tablette de me réveiller. J’étais
très très loin dans les bras de Morphée quand j’ai entendu un drôle de son…
9h30. Avenue Thiers. Bordeaux.
Je marche en direction du lavoir. Je pense, pendant une
fraction de seconde, que c’est la dernière fois que je marche sur l’avenue
Thiers dans cette direction. J’ai les yeux dans l’eau, des larmes coulent sur
mes joues. Dommage qu’il fasse soleil, ça aurait pu passer pour de la pluie.
10h. Lavoir de Cenon.
J’arrive au lavoir. Pas de monnaie. Je vais à la poste à
côté. J’ai de quoi à poster en courrier prioritaire, énéwé. Fermée. Quoi??? Le
bureau de poste est en vacances jusqu’au 14 aout? Me font mourir, les Français.
Je marche un peu plus, jusqu’au Carrefour City. J’achète une pêche et une
chocolatine pour avoir un peu de monnaie.
10h10. Lavoir de Cenon
Retour au lavoir. Brassée de lavage.
10h14. Ligne de tramway A, Bordeaux.
Je prends le tram pour aller à un autre bureau de poste,
plus près de la ville. Le tram a un problème technique, donc il doit rentrer au
dépôt. Je ne fais qu’une station (de Jean-Jaurès à Galin), puis je reprends un
autre tram de Galin à Jardin-Botanique. Tout ça parce que j’ai une lettre (la
6/5) à poster en courrier prioritaire et que, accessoirement, ça va me faire de
la monnaie pour payer le chessage.
11h15. Lavoir de Cenon.
La brassée de lavage est terminée. J’ai mangé la pêche
achetée au Carrefour.
Je repense très furtivement à nos derniers jours, à ce qu’on
a réussi à créer, les Filles et les Garçons. Ça y est: deuxième braille. Je
pense que ce sera une des activités de la journée, ça, la braille.
Je mets le linge dans deux chesseuses séparées, question
d’accélérer la patente: les serviettes d’un côté et les draps de l’autre. Je
voulais lire (j’ai commencé un roman qui appartient à Françoise, je voulais
bien le finir avant de repartir), mais mon expédition à la poste m’a occupée à
d’autres tâches. Les machines sont mal foutues: il faut remettre un euro chaque
6 minutes. Pas évident de se plonger dans la lecture… Surtout quand un
monsieur, je dirais un Arabe, a besoin d’aide pour faire son lavage: je lui ai
expliqué comment mettre la monnaie, le savon… «Et vous êtes d’où, avec cet
accent?» Et le v’la parti à me parler du Canada, de son rêve d’y habiter, de
son fils qu’il voudrait voir scolarisé chez nous…
Premier chessage. Deuxième chessage. Des chessages, il y en
aura, comme ça, une dizaine, pour venir à bout du mouillé des serviettes.
12h30. Lavoir de Cenon.
Je n’ai plus d’argent. Je remets tout mon stock dans le
caddy et dans le sac de SPAR, et je remarche l’avenue Thiers en sens inverse.
Allez donc savoir pourquoi, j’ai encore les yeux dans l’eau.
13h. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
De retour à la maison, je contribue aux tâches domestiques
commencées par Stéphanie. Il faut finir le ménage, ramasser nos cossins,
boucler les valises.
13h45. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
On dine. Du touski, évidemment. Faut vider le fridge.
15h. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
On a comme une petite panique. On a l’impression qu’on va
manquer de temps.
15h10. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux.
Petit cours donné à Stéphanie sur l’art d’enfiler une housse
de couette.
15h25. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
Je vais chercher la voiture. Pour aller plus vite, j’ai
reculé dans notre rue en coude parce que c’est un sens unique. Pas le temps de
faire tout le tour. On embarque nos trois monstres de valises dans le coffre.
15h30. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
Dernier coup d’œil autour : est-ce qu’on a tout
paqueté? On a été bien, ici, dans cette maison. Vendredi, c’est Françoise qui
revient chez elle.
15h35. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
On part. On a convenu que j’allais reconduire Stéphanie -et
les valises- à la gare, que je revenais porter l’auto à la maison et que je la
retrouvais en tramway. Pourquoi a-t-on opté pour cette solution à la con? Je me
le demande encore. Rapport que ça a pris une dizaine de minutes pour me rendre
à la gare, 3-4 minutes pour déposer Stéphanie. Jusque là, notre horaire tient
la route. Je ressors de la gare, toute seule, en voiture. La route des quais, c’est
ben beau, mais j’ai pogné toutes (je dis bien toutes) les calvinisses de
lumières rouges sur mon chemin. Je voyais le temps passer et je commençais à m’inquiéter
un peu, quand même. Bon, vous me direz que manquer un train, c’est moins pire
que manquer un avion, mais quand même, c’est chiant.
15h50. Rue Édouard-Mayaudon, Bordeaux
Je fais ma sauvage: j’ai mis les clés dans une enveloppe et
je l’ai glissée dans la fente de la boite aux lettres de la voisine. Je n’ai même
pas sonné pour lui dire bonjour. Énéwé, on ne se connait pas.
16h. Ligne A. Station de tramway Galin.
Le tramway me passe sous le nez. Le prochain est dans 8
minutes. J’attends? Je cours? Je fais quoi?
16h05. En face de la station de tramway Galin
J’arrive, par miracle, à héler un taxi qui passait sur
l’avenue. Finalement, ça aura été la meilleure décision de la journée. Le
chauffeur, un arabe, me demande d’où je viens… Il me dit qu’il a envie de venir
au Canada pour offrir une belle vie à ses enfants. Ben coudon. L’histoire se
répète.
16h35. Gare Saint-Jean, Bordeaux.
J’arrive. Je retrouve Stéphanie qui me dit que la voie n’est
pas encore annoncée. Normal. Ouf. Les petites inquiétudes s’envolent… Bah, on
se serait arrangées si on avait manqué le train. Mais ça aurait tellement été
gnaiseux…
16h40. Gare Saint-Jean, Bordeaux.
Je reçois un texto: «Quel quai? Quelle voiture?»
Je me mets à trembler, j’ai les yeux dans l’eau. Noooooon!
Il n’a pas fait ça??? C’est un fou!
Je réponds: «La voie n’est pas annoncée. Mais c’est le TGV
pour Lille.»
Je reçois un appel. L’afficheur indique Thierry Perdigon.
J’abandonne Stéphanie avec les valises, je monte sur la voie
1 pendant qu’on se donne des indices pour se trouver. Je le vois, là, là,
venant vers moi. Je fais des sémaphores… et on se fait d’immenses câlins: «T’es
vraiment fou…»
«Y’a Damien qui voulait venir aussi, mais regarde le message
qu’il m’a envoyé… Il fait dire qu’il vous embrasse bien fort. Et j’aurais
voulu venir vous chercher à la maison, mais je n’y suis pas arrivé…»
Il nous aide à charrier nos valises en rigolant: «En fait,
je suis délégué pour m’assurer que vous partez bien…»
De toute évidence, on a rien de particulièrement sensé à se
dire dans les quinze minutes qu’on a à passer ensemble, sur le quai, alors que
nos valises sont dans le train. Nous qui avons passé des après-midis complets à
jaser, qu’est-ce qu’on pourrait bien se dire en 15 minutes? Je pense qu’on
avait surtout envie de respirer le même air.
17h08. Voie 3, porte de la voiture 18. Gare Saint-Jean,
Bordeaux.
Moment cinéma. Faites aller votre imagination. Ajoutez de la musique dans votre tête si vous voulez, ça pourrait fiter.
La porte du wagon se ferme, Thierry reste sur le quai,
Stéphanie et moi, dans le train. On se fait des tatas à travers la vitre.
Pareil comme dans une vue, Thierry colle sa main droite sur la vitre alors que
je colle ma main droite sur la sienne; il colle alors sa main gauche et
Stéphanie vient mettre sa main sur la sienne. Entre nos mains, la vitre de la
porte du train. Une vraie vue, que je vous dis.
17h15. TGV Bordeaux-Aéroport CDG
Séance de braillage collective. Parce qu’on vient de quitter
Bordeaux. Parce qu’on vient de quitter Thierry. Parce que. Câlins de filles qui
sont sur le point de finir un autre splendide voyage ensemble.
J’ai déjà dit qu’on avait arrêté d’essayer de comprendre
pour profiter… Est-ce que j’aurais fait pareil? Sans doute. Mais moi, je me
connais. Je sais toutes les gnaiseries que je suis prête à faire pour les gens
que j’aime. Et je sais aussi qu’avant de réellement me connaitre, plusieurs
personnes n’en reviennent pas de ce que je peux faire. Alors, pourquoi est-ce
que je m’étonne de croiser un de mes semblables? Pardonnez-moi, mes amis, s’il
m’a fallu rencontrer Thierry Perdigon pour comprendre comment vous avez pu vous
sentir mal, à l’occasion, devant mes débordements affectifs.
Vous savez aussi, vous qui êtes mes amis, à quel point j’ai
du mal à recevoir. Moi, je donne. Toujours sans compter. Alors que recevoir, ce
n’est pas toujours dans mon ADN. L’épisode d’embolie pulmonaire, il y a 11 ans,
m’avait amenée à réfléchir là-dessus. Mais là, je crois que je suis tombée sur
un pareil comme moi. Et je suis totalement déstabilisée. Parce que d’habitude,
c’est moi qui donne… alors qu’ici, je dois recevoir. Alors, j’apprends. Merci,
Thierry.
17h45. TGV Bordeaux-Aéroport CDG
Stéphanie sort le lunch. Ce n’est pas encore l’heure de
souper, du moins en France. Mais on a l’estomac qui gargouille. Snack? De la
rillette de thon Petit Navire.
18h41. TGV Bordeaux-Aéroport CDG
Il pleut. C’est gris, côté bâbord du train. C’est le déluge
côté tribord. Pendant ce temps, Stéphanie se demande si elle va faire une
sieste. Et moi, j’échange quelques textos avec Thierry.
18h55. Arrivée en gare de Saint-Pierre des Corps.
Faut gougler ça pour savoir où on est. En fait, c’est dans
le bout de Tours. Pis c’est une gare de connexions, s’il en est.
20h. TGV Bordeaux-Aéroport CDG
Stéphanie se lève pour aller jusqu’au wagon-restaurant. On a
une petite faim, mais on est comme tannées des rillettes de thon. Elle revient
avec du stock de cafétéria de train. C’est vraiment une journée de touski.
20h30. Marne-la-Vallée-Chessy
Dernier arrêt avant Paris-Charles-de-Gaulle. On va devoir se
ramasser un peu…
21h59. Residhome
On débarque dans notre chambre, dans l’environnement des
pistes de Roissy. M’est d’avis que ça va prendre des bouchons pour dormir. Moi
qui, pourtant, aime les avions…
22h10. Restaurant du Residhome
On va souper. Pavé d’espadon au romarin. On est loin de la
rillette… Aye!!! Que j’en entende pas un critiquer mes cannes de rillettes
Petit Navire! Si vous saviez les magnifiques lunchs qu’on peut se faire avec
ça!!!
23h. Chambre 410 du Residhome
On nous a changé de chambre. Question que je traine encore
mes immenses valises dans les couloirs. On fête… Non. Y’a rien à fêter. On
boit. Du champagne, avec des biscuits roses. On avait acheté ça au début de
notre séjour bordelais et on n’avait jamais réussi à avoir envie de s’y adonner
en fin de journée. On a paqueté la bouteille et les biscuits. J’ai fait faire
un joli pop au bouchon, on s’est versé ça dans des verres d’hôtel. Mais qui s’en
soucie? Le bonheur tient à peu de chose, surtout au bout d’une journée si
épuisante, physiquement mais surtout émotionnellement.
1h. Chambre 410 du Résidhome
On va finir par fermer la lumière sur cette longue journée…
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